Les montres de sport de luxe sont nées dans les années 1970 et constituent aujourd'hui un genre à part entière. Quelle est l'histoire de cette montre, communément appelée « montre de sport de luxe » ? Nous présenterons également la redéfinition de ce terme proposée dans le numéro 97 de Chronos Japan sur webChronos.

Photographies d'Eiichi Okuyama et Masanori Yoshie
Texte de Gisbert L. Bruner et Masamasa Hirota (ce magazine)
Texte de Gisbert L. Brunner, Masayuki Hirota (Chronos-Japon)
Akiko Ichikawa : Traduction
Traduction par Akiko Ichikawa
[Article paru dans le numéro de septembre 2021 de Kronos Japan]
Les chroniques des montres de sport de luxe par Gisbert L. Bruner
Pourquoi les montres de sport de luxe ont-elles vu le jour ? Et quelles sont leurs perspectives d’avenir ? Fort de nombreuses années de recherche, le journaliste horloger de renommée mondiale Gisbert L. Brunner revient sur l’histoire et l’actualité des montres de sport de luxe.
Quel est le contexte de l'émergence des montres « de luxe » et « sportives » ?
Les événements des années 1970 ont symbolisé le choc et la consternation de l'industrie horlogère suisse, qui la dominait depuis longtemps. L'arrivée du mouvement à quartz a ébranlé les fondements des manufactures horlogères établies. L'impact a été particulièrement fort dans le secteur des montres-bracelets, où les montres à quartz ont connu un succès phénoménal. Les prix des montres mécaniques ont chuté presque chaque semaine. Une révolution technologique a balayé les acteurs historiques. De nombreuses manufactures ont fermé leurs portes. Beaucoup ont soudainement disparu du secteur durant cette période. Celles qui ont survécu ont lutté, mais elles ont affirmé avec force leur opposition à la dérive électronique de l'industrie. Leur atout majeur : la montre de sport mécanique de luxe, avec boîtier et bracelet en acier inoxydable.
Au milieu de ces bouleversements, la même stratégie fut employée dans la vallée de Joux, une région isolée. Georges Golay, président d'Audemars Piguet depuis 1966, était un homme d'affaires passionné, connu pour son goût du risque et de l'innovation. En 1971, il reçut un appel de Carlo de Marchi. Distributeur exclusif de la marque en Italie, Marchi souhaitait savoir s'il existait une montre polyvalente, adaptée aussi bien aux sorties en bateau le week-end qu'aux virées en voiture de sport, aux soirées au théâtre ou aux moments de détente au club privé. Le boîtier et le bracelet pouvaient être en acier inoxydable.
L'œuvre de Gérald Genta
Ce défi, en apparence contradictoire, survint juste avant la Foire de Bâle, constituant un enjeu majeur pour l'entreprise. Celle-ci n'eut d'autre choix que de faire appel à un créateur chevronné. Le téléphone sonna chez Gérald Genta la veille de l'ouverture de la Foire. Après avoir brièvement exposé les points principaux, on lui demanda de soumettre rapidement une première proposition. Genta était habitué aux demandes diverses, mais il était clair que celle-ci représenterait un défi inédit pour sa « carrière d'horloger ». Tandis qu'il réfléchissait au style recherché par le client – luxueux mais suffisamment polyvalent pour être porté en toutes circonstances – un souvenir d'enfance lui revint soudain.
Il avait un jour observé avec fascination un plongeur professionnel enfiler et attacher son casque. Les combinaisons de plongée résistantes à la pression de l'eau comportent de nombreux boulons, en plus des joints en caoutchouc. Genta souhaitait transposer cette impression dans la conception d'une montre, l'adaptant à la scène envisagée et créant un effet hublot. Il se mit aussitôt à dessiner. La lunette octogonale qui en résulta et le bracelet à maillons, dont la forme s'intègre harmonieusement au boîtier, incarnaient parfaitement la passion de Genta pour les octogones. Ce style de bracelet, avec ses maillons plats s'affinant vers la boucle, allait devenir populaire dans l'horlogerie.

L'esquisse, réalisée en une nuit, était d'une finesse inouïe. Elle fut remise à Carlo de Marchi et Charles Vauty, directeur de la marque Audemars Piguet au siège suisse. Baptisée en interne « Safari », la montre prit rapidement forme et rien ne semblait pouvoir entraver sa réalisation jusqu'à sa présentation à Bâle en 1972. Le premier prototype était en or blanc 18 carats, un matériau facile à usiner et à polir. Ce nouveau produit, chéri comme un enfant, reçut un nouveau nom lors de sa présentation : « Royal Oak », un clin d'œil à l'histoire britannique. Elle tire son nom du chêne de la célèbre histoire de l'évasion d'un roi et des cuirassés historiques à coque en bois soutenue par une charpente en acier. Son prix était de 3 650 francs suisses, un tarif raisonnable. Malgré ses dimensions imposantes (39 mm de diamètre), son lancement se fit dans la discrétion.
Trois ans plus tard, 400 montres pour hommes, équipées du calibre 2121, un mouvement automatique extra-plat, furent produites pour les marchés italien et suisse. Un plan qui pouvait paraître désuet, mais Georges Golay était convaincu du succès de la Royal Oak. Fort de son expérience, il avait vu juste : la première montre de sport de luxe au monde, dotée d’un boîtier et d’un bracelet en acier inoxydable, ainsi que ses dérivés, représentaient 80 % des ventes quotidiennes.
Gérald Genta possédait non seulement un talent créatif exceptionnel, mais aussi un sens aigu des affaires. Lors du salon de Bâle en 74, il esquissa rapidement le design d'une montre qui allait devenir une rivale controversée de la Royal Oak, et le présenta à plusieurs dirigeants de Patek Philippe dans son hôtel. Genta connaissait la passion de Philippe Stern pour le yachting et appartenait à la famille Patek Philippe depuis 1966 ; il créa donc délibérément un design évoquant un hublot de navire. Stern, né en 1938, se souvient de sa première rencontre avec cette proposition : « Genta nous a présenté cette idée dès le départ. Il était absolument convaincu qu'il s'agirait du succès du siècle. »
L'estimation de Genta s'est avérée parfaitement juste, mais plusieurs obstacles ont freiné le développement du nouveau projet. Il fallait d'abord transformer l'esquisse en produit fini en deux ans. De plus, il était impératif d'éviter toute concurrence avec la Royal Oak. « Nous avons souvent hésité », se souvient Stern. « Je me suis souvent demandé si l'on pouvait l'appeler une montre Patek Philippe, et si nous devions vraiment fabriquer une montre aussi imposante et sportive en acier inoxydable. »

Heureusement, ces doutes se sont avérés infondés. Le design a fait l'objet de nombreux perfectionnements et prototypes, et en 1976, il a finalement été présenté au salon de Bâle sous le nom de « Nautilus ». Il n'est pas surprenant que les détaillants agréés qui ont visité le stand lors du salon aient réagi avec méfiance à cette présentation. Ils ont fait la grimace et ont commenté que la construction en acier inoxydable manquait d'élégance, était trop grande et, surtout, trop chère. Le prix de lancement était de 4 250 marks allemands, soit le prix d'une petite voiture. De plus, le slogan publicitaire excessivement tape-à-l'œil et provocateur – « La montre en acier inoxydable la plus luxueuse au monde. Parfaite pour la plongée, les occasions formelles et les réunions d'affaires » – a également refroidi l'enthousiasme des acheteurs. Malgré le soin sans précédent apporté au développement de la première série, et même le dépôt du design du boîtier, des améliorations étaient nécessaires. Les vis en acier inoxydable, choisies pour leur résistance à la rouille, ont été remplacées par des vis en or lors de l'entretien, car elles nécessitaient plus de travail. La Nautilus n'est entrée en production de masse qu'à partir du numéro de série 536 400.
Montre de sport de luxe nouvelle génération
Aujourd'hui, une nouvelle montre de sport de luxe fait son apparition en provenance de Saxe. Pour A. Lange & Söhne, le lancement de l'Odysseus en 2019 a marqué une véritable révolution. C'était en effet la première fois qu'un modèle en acier inoxydable intégrait la collection permanente depuis le renouveau de la marque en 1994. Chez A. Lange & Söhne, chaque montre ronde se distingue par un boîtier au design spécifique. Celui de l'Odysseus présente deux sections saillantes, l'une au-dessus de l'autre et l'autre en dessous de la couronne, tandis que l'affichage de la date et du jour se situe de part et d'autre du cadran.
Voici la dernière création de LANG & HEYNE. Le boîtier en acier inoxydable, associé à un bracelet intégré à cinq maillons, s'inspire clairement des montres de sport de luxe. Outre le cadran vert présenté sur la photo, des cadrans bleus et gris sont également disponibles. Remontage manuel (Cal. 33.2). 19 rubis. 21 600 alternances par heure. Réserve de marche d'environ 48 heures. Boîtier en acier inoxydable (diamètre 40 mm, épaisseur 10.95 mm). Étanche à 5 bar. (Renseignements) Noble Styling Tél. 03-6277-1604
Une autre marque allemande de Dresde fait son entrée sur le marché des montres de sport de luxe en acier inoxydable. Lang & Heyne présente l'Hector, une édition limitée à 99 exemplaires. Les cadrans sont disponibles en bleu, vert et gris, à 33 exemplaires de chaque couleur. Le boîtier de 40 mm, d'une épaisseur de 10.95 mm, est doté d'un protège-couronne discret. Transparent, il est équipé d'un verre saphir à l'avant et à l'arrière. Fabriqué en Suisse, le boîtier est étanche à 5 bar et le bracelet se compose de cinq maillons et d'une boucle déployante papillon. Le réglage de la marche s'effectue par un régulateur, tandis qu'un ajustement fin est possible grâce à six encoches de masselottes proéminentes sur le balancier. Un mécanisme d'arrêt des secondes permet un réglage précis à la seconde. Les engrenages sont en Alcup, un alliage non ferreux résistant à la corrosion. Bien que le prix de ce modèle soit modéré (16 900 euros), la qualité de fabrication de chaque élément du mouvement est comparable à celle des plus grandes manufactures horlogères au monde. Une partie du premier lot sera livrée au Japon en 2021, et d'autres livraisons sont prévues en 2022.
Les prix du marché, en constante hausse, vont-ils un jour se calmer ?
Cela soulève naturellement la question : cette pénurie de montres de sport de luxe va-t-elle perdurer ? Nul ne le sait avec certitude. Mais il est facile d’imaginer que cet essor de l’industrie horlogère ne freinera pas la mentalité actuelle, qui consiste à tout faire pour se les procurer. Le nombre de passionnés d’horlogerie ayant les moyens de s’offrir ces montres ne cessera de croître. Nombreux sont ceux qui souhaitent posséder les derniers modèles.
Parallèlement, les dirigeants avisés des marques savent pertinemment qu'il faut éviter à tout prix la surproduction. Ces gains commerciaux, aussi appréciables soient-ils, sont aussi éphémères que les saisons, et s'y fier sur le long terme sera inévitablement préjudiciable. De plus, il est encore plus difficile de répondre à la question de savoir si une personne ayant dépensé 100 000 $ ou plus pour une Royal Oak 15202ST ou une Nautilus 5711/1A pourra un jour se permettre d'acheter une autre montre de sport de luxe. Un regard plus objectif révèle que ces montres ne justifient pas les prix exorbitants qu'elles affichent sur certains marchés. Mais si vous êtes véritablement attiré par elles, passionné et convaincu de vos désirs sans aucune motivation spéculative, il ne vous sera pas difficile d'en faire un compagnon financièrement viable.
Retour sur les origines et l'histoire des montres de sport de luxe
Autrefois, les montres de sport et les montres habillées étaient deux catégories bien distinctes. Cependant, la demande croissante pour des montres polyvalentes a donné naissance, dans les années 1960 et 1970, à un nouveau genre : la montre de sport de luxe. Depuis les années 2000, les progrès technologiques ont profondément transformé ce genre.
Il va sans dire que la pionnière de ce qu'on appelle la montre de sport de luxe fut l'Audemars Piguet Royal Oak en 1972. Elle fut conçue par le célèbre Gérald Genta. Cependant, en matière de montres à bracelet intégré, le véritable pionnier n'était-il pas Omega ?
En 1965, Omega a breveté un système de fixation du bracelet au boîtier par maillons multiples. La marque a continué à perfectionner ce système, qui a été largement adopté pour la Constellation de 1969. Il s'agit là d'une pure spéculation, mais il est difficile d'imaginer que Gérald Genta, qui travaillait chez Omega à l'époque, ignorait cette idée. Il a peut-être participé au développement du bracelet intégré durant son passage chez Omega.

Quoi qu'il en soit, la Royal Oak de Genta était une montre-bracelet qui perfectionnait encore les idées d'Omega – et était extrêmement chère. Son prix élevé s'expliquait par le fait que le boîtier, initialement estampé à la main, était ensuite remodelé manuellement. À une époque où la découpe était impossible dans la fabrication des boîtiers, la création d'un extérieur au design aussi original et d'une telle précision s'avérait étonnamment coûteuse. Il en allait de même pour la Patek Philippe Nautilus, sortie en 76 et dotée d'un boîtier plus complexe.

Ces deux montres n'étaient en aucun cas de simples montres-bracelets originales aux boîtiers de forme singulière. Les bracelets étaient intégrés aux boîtiers et ne pouvaient se détacher, même en cas de choc violent. Toutes deux affichaient également une étanchéité exceptionnelle, rare pour des montres extra-plates. De plus, leurs mouvements étaient équipés de balanciers à spiral libre résistants aux chocs. On peut affirmer que ces deux montres ont défini le concept de la montre de sport de luxe.
Face à ces succès, d'autres maisons horlogères ont conçu des montres aux concepts similaires. Cependant, à l'époque, seules Audemars Piguet, Vacheron Constantin et Patek Philippe pouvaient se permettre d'adopter un mouvement automatique extra-plat et performant (et onéreux). D'autres marques ont donc perfectionné les montres de sport de luxe en utilisant des mouvements à quartz, de plus en plus fins. Ce n'est pas un hasard si des montres comme la Santos de Cartier de 1978, la Hublot de 1980 et l'Omega Seamaster Polaris de 1982 présentent des structures similaires. Pourtant, de nombreux fabricants confondaient montres de sport de luxe et montres habillées extra-plates au design moderne.

Le genre des montres de sport de luxe n'a pris sa forme actuelle qu'après les années 2000. Depuis les années 1990, les techniques de découpe se sont généralisées dans la fabrication horlogère, permettant aux boîtiers d'être non seulement plus étanches, mais aussi de présenter une finition plus complexe.
L'Audemars Piguet Royal Oak Offshore, lancée en 1993, a inauguré cette tendance. Son protège-couronne acéré, intégré à la carrure, était une prouesse technique impossible à réaliser par emboutissage. La Chanel J12, en 2000, reflétait également cette évolution des techniques horlogères. Le boîtier et le bracelet en céramique étaient moulés par injection, et les index étaient en Delrin léger.

Les Hublot Big Bang et IWC Ingenieur Automatic de 2005 illustrent parfaitement les avancées apportées par la taille des boîtiers. Le boîtier de la Big Bang, composé de multiples éléments, est étanche jusqu'à 100 mètres. Sa construction en « sandwich » a bouleversé l'idée reçue selon laquelle les boîtiers de montres de sport devaient être simples. Alliant volume, texture et étanchéité optimale, la Big Bang a fondamentalement transformé la fabrication des montres de sport de luxe.
Le boîtier de l'Ingenieur a été créé par découpe. Le design original s'inspirait d'un modèle de 1976 signé Gérald Genta. Cependant, grâce à cette technique de découpe, cette montre « d'ingénieur » s'est vue conférer une dimension luxueuse inédite. Qu'on puisse ou non qualifier l'Ingenieur de cette époque de montre de sport de luxe, il est indéniable que ses ambitions étaient visionnaires.
La différence majeure entre l'emboutissage et le découpage se reflétait également dans la forme du boîtier. Les boîtiers obtenus par emboutissage étaient plus ou moins arrondis, la création d'arêtes vives étant difficile. En revanche, grâce au découpage, les horlogers pouvaient produire des boîtiers aux angles marqués à des prix relativement abordables. Cette évolution des techniques de fabrication a instauré, voire « démocratisé », le segment des montres de sport de luxe. Quelles sont donc les exigences aujourd'hui ?
1970s
Les bracelets améliorés donnent naissance à un nouveau genre


1980s
Largement popularisé par le quartz

Gerald Genta a également conçu une montre de sport de luxe pour Hattori Watch Shop (aujourd'hui Seiko Watch), la Credor Locomotive, sortie en 1980.


La Hublot Classic, lancée en 1980, était une montre de sport de luxe de nouvelle génération, rendue possible par son mouvement à quartz extra-plat. Conçue comme une montre habillée, elle était dotée d'un bracelet en caoutchouc particulièrement fin.
1990s-2000s
Évolution engendrée par les innovations dans la technologie extérieure




