L'histoire du développement de La Chaux-de-Fonds, une ville horlogère

CARACTÉRISTIQUES Article de magazine
2021.02.14

La ville planifiée inconnue

Il y a environ 150 ans, Karl Heinrich Marx qualifiait La Chaux-de-Fonds de « seule manufacture horlogère au monde ». Comment cette ville, fleuron de l'horlogerie suisse, a-t-elle évolué jusqu'à aujourd'hui ?

Texte de Norma Buchanan
Traduction par Akiko Ichikawa
Cet article a initialement paru dans le numéro de janvier 2012.

 En Suisse, nombreuses sont les villes qui vous charmeront dès votre arrivée. Lucerne, par exemple, offre une vue imprenable sur le lac des Quatre-Cantons et son pont couvert en bois, orné de paysages pittoresques. Berne, quant à elle, se distingue par ses rangées de bâtiments datant du Moyen Âge et sa longue galerie caractéristique. La Chaux-de-Fonds, centre horloger niché dans le Jura, est cependant différente. Son charme ne se révèle pas immédiatement au premier abord, contrairement à d'autres sites pittoresques. Mais une fois qu'on en comprend l'attrait, c'est un véritable enchantement. Elle revêt une importance particulière, notamment pour les passionnés d'horlogerie. La Chaux-de-Fonds, qui comptait environ 37 000 habitants en 2009, était déjà, il y a deux siècles, l'un des plus importants centres horlogers au monde. Au début du XXe siècle, la moitié des montres du monde y étaient expédiées. En 2007, on y recensait 180 entreprises horlogères, employant près de 6 000 personnes. Ce nombre a augmenté d'environ 60 % au cours de la dernière décennie.

L’industrie horlogère de La Chaux-de-Fonds remonte au XVIIe siècle, et de nombreux fabricants y sont encore installés aujourd’hui, dont Corum, fondée en 1955.

 Parmi les entreprises renommées implantées à La Chaux-de-Fonds, on compte Girard-Perregaux et Ebel, toutes deux fondées ici, ainsi que TAG Heuer, qui a récemment déménagé de Marans. D'autres entreprises étroitement liées à la ville incluent le fabricant de cadrans Montremo, le graveur Clonal et le fabricant de boîtiers Olead. D'autres encore, comme le fabricant d'aiguilles Universo et le fabricant de mouvements Sellita, sont également bien connues, tout comme les entreprises de finition et d'assemblage, souvent méconnues du grand public. La zone industrielle en plein essor à l'ouest de la ville abrite Patek Philippe, Breitling, Cartier, Ulysse Nardin, Jaquet Droz, G&F Châtelain (qui produit les montres Chanel), La Joux-Perret et bien d'autres. De nombreuses autres marques sont présentes dans le reste de la ville, notamment Corum, The British Masters (Graham), Jean-Yves et Ernest Borel.

 En descendant du train à la gare de La Chaux-de-Fonds, vous comprendrez immédiatement que vous vous trouvez dans une ville horlogère. Dans le hall principal, une fresque murale représente des ouvriers au travail. Elle a été créée en 1951 par l'artiste local Georges Desouslavy. Le style de l'œuvre est saisissant et témoigne du lien indissociable entre l'identité de cette région et l'industrie horlogère.

Un horloger à l'œuvre dans l'atelier Cartier. Bien que la marque soit française et d'autres pays, plusieurs manufactures horlogères produisent leurs montres dans cette ville suisse.

Le père de l'industrie horlogère - Daniel JeanRichard

 Sortons maintenant de la gare. La rue qui y mène est la « rue Daniel Jeanrichard », du nom de l'horloger pionnier de la ville. Né près de La Chaux-de-Fonds en 1665, JeanRichard est souvent cité dans les documents historiques comme celui qui a introduit l'horlogerie dans le Jura. Découvrant son talent pour la réparation de montres dès l'adolescence, il entre en apprentissage à Genève, où l'horlogerie était déjà en plein essor. De retour chez lui après sa formation, il rapporte avec lui outils et machines d'horlogerie. Il transmet ensuite son savoir-faire à ses cinq fils et à de nombreux apprentis, qui, par la suite, créent leur propre atelier. La renommée de JeanRichard tient en grande partie à son attachement au travail d'équipe dans l'industrie horlogère artisanale. Il répartit ses artisans en groupes selon leurs spécialités, notamment la production de pièces rares, et développe des procédés de fabrication uniques, inédits dans d'autres secteurs. On considère généralement que c'est le début du système d'établissage. Si la plupart des montres étaient assemblées à partir de pièces fabriquées par différentes équipes et livrées à d'autres entreprises dans le cadre d'opérations discrètes, il arrivait aussi fréquemment que les produits finis soient vendus directement sur place. Ce système constituait l'épine dorsale de l'industrie horlogère du Jura suisse. Nombreux étaient les artisans à domicile qui étaient agriculteurs, et le travail à la pièce dans l'horlogerie était une solution bienvenue pour gagner sa vie pendant la basse saison hivernale. À cette époque, certains membres de la famille travaillaient dans l'horlogerie, tandis que d'autres confectionnaient de la dentelle. La dentelle, principalement réalisée par des femmes, était, au même titre que les montres, une importante source de devises étrangères pour la région.

 Outre Daniel JeanRichard, La Chaux-de-Fonds compte de nombreuses autres rues portant le nom de grands horlogers. À deux pas de la gare se trouve la rue Jaquet-Droz. Le célèbre fabricant d'automates Pierre Jaquet-Droz (1721-1790) est né à La Chaux-de-Fonds. Parmi les autres rues portant ce nom, citons la rue Abraham-Louis Breguet, né à Neuchâtel, à une trentaine de minutes de là, et la rue Charles-Édouard Guillaume, du nom du lauréat du prix Nobel originaire de Fleurier, inventeur de l'alliage invar-elinvar pour les balanciers et les spiraux. Si La Chaux-de-Fonds conserve sa réputation de ville horlogère, sa large avenue principale, le boulevard Léopold-Robert, porte curieusement le nom d'un peintre plutôt que celui d'une figure emblématique de l'horlogerie. Louis Léopold Robert, né à La Chaux-de-Fonds en 1794, est aujourd'hui presque tombé dans l'oubli.

Musée international de l'horlogerie de La Chaux-de-Fonds

Réputé pour son intérieur moderne, le Musée international de l'horlogerie de La Chaux-de-Fonds (MIH) abrite une précieuse collection de garde-temps du monde entier, dont des pièces japonaises.

 Le premier lieu que les passionnés d'horlogerie visiteront sans doute en arrivant à La Chaux-de-Fonds est le célèbre Musée international de l'horlogerie. Situé rue des Musées, à quelques minutes à pied de la gare, il est dirigé par Ludwig Oechslin en personne. Docteur en physique, maître horloger et designer, Oechslin est reconnu des amateurs pour ses créations révolutionnaires, la « Trilogy Collection » et les horloges astronomiques « Freak », toutes deux signées Ulysse Nardin. Le bâtiment semi-enterré, remarquable exemple d'architecture contemporaine, a été achevé en 1974. Le musée abrite une précieuse collection du monde entier, offrant un panorama de l'histoire de l'horlogerie. Les quelque 3000 1 pièces, allant des montres de poche et montres-bracelets aux grandes horloges, sont toutes des dons, jugées dignes d'une collection muséale. Il y a tant à voir qu'on pourrait facilement y passer la journée entière.

Le docteur Ludwig Oechslin, directeur honoraire du Musée international de l'horlogerie de La Chaux-de-Fonds, est non seulement horloger, mais aussi physicien.
 Parmi les œuvres exposées figurent plusieurs pièces remarquables qui éclairent l'histoire de l'horlogerie à La Chaux-de-Fonds et dans sa région, notamment les mouvements à fusée et les montres complètes de Daniel JeanRichard. On peut également admirer des œuvres de grande envergure de Pierre Jaquet-Droz, dont un petit musicien automate. Tenant une partition d'une main et dirigeant de l'autre, il joue huit mélodies grâce à huit tuyaux internes. Le musée abrite aussi une collection de peintures du XIXe siècle représentant des scènes d'ateliers d'horlogerie et de manufactures. Une œuvre touchante, « Horloger et Famille », représente un horloger et son épouse avec un bébé au visage angélique. Si le sujet exact demeure incertain, il s'agit probablement d'une allusion à la Sainte Famille, représentant l'Enfant Jésus.

Cette pendule de table de Jaquet-Droz, spécialiste des automates, présente un automate sous le cadran.

 La collection du musée comprend également une œuvre de Georges-Frédéric Rothkopf, horloger spécialisé dans la région de La Chaux-de-Fonds. Rothkopf inventa le mouvement à échappement à goupilles dans les années 1860, ce qui lui valut une grande notoriété (son prix abordable et son surnom d'« horloge du prolétariat »). Rothkopf vécut à La Chaux-de-Fonds de 1829 à 1873, et ses mouvements simples furent utilisés dans des millions d'horloges, profitant ainsi à de nombreux artisans horlogers de la ville. À l'autre extrémité de l'échelle des prix, le musée abrite également des montres de poche, telles que les « Quatre Saisons » de Vincent Bérard, une série de quatre pièces représentant les quatre saisons. En quittant le musée, il vaut également la peine d'admirer l'imposant carillon (une horloge mécanique qui sonne à intervalles réguliers) situé juste à droite. Bien plus qu'un simple carillon, il recèle bien d'autres trésors. Alimentée par l'électricité, l'horloge joue de la musique grâce à ses cloches de différentes tailles. Douze couvercles colorés, situés au sommet des tubes d'acier, s'ouvrent et se ferment toutes les quinze minutes, faisant danser des poupées au rythme de la musique. L'heure est affichée numériquement, synchronisée avec une horloge atomique de Plangen, près de Nyon, au bord du lac Léman. Chaque printemps et chaque été, diverses animations sont organisées devant l'horloge, pour le plus grand plaisir des touristes. C'est également un lieu de rencontre apprécié des habitants de la région.

Cette montre de poche a été conçue par Georges-Frédéric Rothkopf. Comme il l'appelait lui-même « la montre du prolétariat », sa conception simple a grandement contribué à populariser les montres.